La rangée des arbres

Cian parlait moins de sa famille, en particulier de sa fratrie, que du reste. Comme s'il voulait éviter les ombres et la lourdeur d'un lointain passé. Concernant ses frères et sœurs, il m'avait déjà expliqué que les avoir vus, soit s'éloigner, soit carrément disparaître, les uns après les autres lui avait laissé une forme d'amertume teintée de prudence malgré l'affection qu'il éprouvait pour eux. Pourtant un jour, il évoqua deux souvenirs anciens mais précis concernant une de ses sœurs :

"De mes trois sœurs, seule Emsée, la plus jeune, est en vie.


C'est elle aussi qui m'a laissé le plus de souvenirs d'enfance. C'est assez logique, puisque c'est la plus proche de moi en âge. Les aînées ont fui la maison l'une après l'autre avant mes 7 ans, je m'en souviens à peine. Emsée en a quand même onze de plus que moi, et comme je n'allais pas encore à l'école, il lui arrivait de devoir s'occuper de moi. Malgré l'écart d'âge, on s'aimait bien je crois. Elle était douce et sa vie a prouvé qu'elle aimait les enfants. Moi, j'étais plutôt sage.

Emsée a toujours été passionnée de biologie et nos parents lui avaient offert, probablement à un Noël, un petit microscope, très basique et de faible grossissement, mais solide, en métal recouvert d'une peinture martelée verte, sans vis de réglage, sans source de lumière interne, lumière qu'il fallait donc aller chercher en dehors de l'appareil grâce à une lampe de bureau par exemple, et la faire réfléchir dans la bonne direction au moyen d'un petit miroir rond et orientable fixé à la base du pied. Dans sa chambre, elle me montrait les choses minuscules qu'on pouvait découvrir malgré la simplicité de l'appareil : cristaux de sel, poussières, fragment de feuilles, cheveux, eau sale... Je crois qu'elle m'a aidé à m'intéresser à la science à mon tour.

Un jour, je ne sais plus qui l'a eue, mais l'idée est venue que ce serait bien de pouvoir observer du sang ! Mais comment obtenir le précieux liquide rouge ? Malgré la réticence d' Emsée et armé de tout mon courage, avec une petite épingle, j'ai fait couler une goutte de sang de mon index gauche sur une plaquette de verre. Je ne sais plus trop ce que nous avons finalement vu, mais je me souviens bien de ma petite fierté d'avoir pu l'épater un peu.



Parfois aux beaux jours, il lui arrivait de m'emmener en vélo jusqu'à un endroit que nous avions baptisé "la rangée des arbres". Nous habitions au centre d'une petite ville dans une vaste plaine viticole du sud où l'ombre était rare, le soleil et le vent ne rendant pas les sorties agréables, mais où quelques chemins bordés de pins ou de platanes, menant à de grosses propriétés, offraient un abri ombragé pour un goûter. L'un d'eux en particulier, sur la route de la mer, faisait l'objet de notre choix et sa simple perspective suffisait à vouloir s'évader du sombre appartement familial et de sa triste ambiance.

Emsée m'installait sur le porte-bagages après y avoir plié un pull afin que je n'aie pas mal aux fesses. En chemisette légère à carreaux et pantalon court, je glissais mes jambes dans de vieilles sacoches en cuir et j'avais pour instruction de bien la tenir par la taille. C'était une proximité physique rare, car dans notre famille il y avait peu de place pour les effusions. En plus de mes jambes, il y avait dans les sacoches une bouteille de Pschitt à l'orange, des Choco BN et deux verres à moutarde propres en guise de gobelets. Grâce au cadre femme de son vélo, Emsée pouvait pédaler en jupe. Je crois qu'à cette époque-là le vichy était à la mode, peut-être sa jupe était-elle comme on voit sur les vieilles photos, serrée à la ceinture, avec de larges plis et une longueur en dessous du genou. Étant encore adolescente, sans doute portait-elle des socquettes blanches dans des chaussures plates.

En quelques centaines de mètres nous quittions la ville, alors épargnée par les affreux et impersonnels centres commerciaux péri-urbains que l'on voit partout aujourd'hui. Nous atteignions la rangée des arbres en quelques dizaines de minutes et nous nous installions pour goûter. Je n'avais pas assez de force pour dégager le bouchon en céramique de la bouteille, solidement maintenu par un mécanisme en fil de fer épais. J'essayais bien sûr, mais c'est Emsée qui y arrivait. Libéré, l'air comprimé passait soudainement l'obstacle du joint en caoutchouc orange, en faisant bien le bruit annoncé par le nom de la marque de soda, pschitt, et en dégageant une délicieuse petite brume à l'odeur acidulée. Je m'amusais à séparer mes Choco BN en deux afin d'avoir le plaisir de les manger plus longtemps. Le goûter fini, nous jouions quelques instants à compter les voitures. Elle prenait les Renault 4 et me laissait les Citroën 2CV afin que je puisse gagner. Ensuite, il fallait rentrer."











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