J'avais assez mal reçu sa proposition, comme un défi, et au fond presque comme une agression. Je suis pourtant sûr que ce n'était pas du tout son but. Elle voulait seulement m'aider à me donner un objectif, à me poser au moins jusqu'à la prochaine fois, cette séance ayant été encore pleine d'émotions. Et puis elle a le droit de me titiller aussi. Je lui reconnais volontiers le talent de savoir appuyer, quand il le faut, là où c'est sensible. "En plus vous écrivez bien" avait-elle ajouté gentiment d'un air encourageant. Habituellement nos regards se croisent assez souvent, mais là le sien était particulièrement appuyé, ce n'était pas des paroles en l'air.
Rentré chez moi, je les ai longuement ruminées. Alors écrire, oui, dans l'idée j'aurais bien aimé. Facile à dire. Le problème était que, malgré quelques aboutissements ponctuels et malgré le projet que j'avais, ou peut-être à cause de lui et de son ampleur, depuis des mois rien ne venait. Je me sentais incapable de la moindre concentration que l'écriture exige. Son intérêt me semblait de plus en plus douteux. Ce n'était pas le syndrome de la page blanche, non c'était pire, je n'arrivais même pas à m'imaginer m'assoir à mon bureau pour ça. Quoi dire, que raconter de suffisamment important pour envisager de le transmettre à d'autres ? Tout n'a-t-il pas déjà été dit et sans doute bien mieux que je ne le ferai jamais ?
Je savais pourtant pertinemment que ces questions n'étaient pas les bonnes, que ce n'était pas comme ça que ça marchait. Elles tentaient seulement de justifier cet empêchement bien réel et très présent mais qui m'a emporté soudain loin en arrière, lorsque j'étais jeune collégien et que j'avais ressenti profondément, pour la première fois, cette envie exaltante d'inventer une histoire bien à moi, une aventure que j'aurais complètement écrite, et qui aurait fait de moi, c'était sûr, un célèbre romancier. Pour faire plus sérieux, j'avais demandé à ma mère l'autorisation d'utiliser sa machine à écrire Remington dont je savais me servir un minimum. Toujours très occupée à coudre ou à servir des clientes, elle avait accepté, le sourcil levé, sans grand enthousiasme mais sans y voir trop d'inconvénients. Elle me voyait sage et raisonnable.
L'expérience n'a pas duré longtemps. Je n'avais pas d'histoire, pas de début, pas de fin, pas de personnages bien définis, juste un énorme chien jaune qui allait faire le titre, "Le chien jaune", et qui devait faire peur une nuit, sans doute la simple réminiscence de mes angoisses du moment ou d'un Sherlock Holmes, ou d'un Simenon, ou de tout ça à la fois. J'ai péniblement tapé à deux doigts quelques phrases sur la seule péripétie que j'avais en tête et je me suis arrêté. Aucune idée ne venait ou plutôt ça partait dans tous les sens de façon fugace et je restais dans l'indéterminé. Même l'envie était abimée, j'en avais encore la trace mais plus la réalité. Je m'étais voulu admirable, facile, mais j'étais renvoyé à l'amertume du statut d'enfant incapable et dénué d'imagination.
Ce que le gamin que j'étais alors ne savait pas, et ne pouvait pas savoir puisque personne ne le lui avait dit, c'est que, qu'on le veuille ou non, quand on écrit on parle surtout de soi. Que pour lui et bien d'autres, et seulement beaucoup plus tard, l'écriture serait surtout un cri, d'abord le sien, et parfois celui d'autrui. Que le jour venu, il reprendrait à son compte cette obligation capitale énoncée par Hermann Hesse qui disait : "Ma tâche ne consiste pas à donner aux autres ce qui est objectivement le meilleur, mais à leur donner ce qui m'appartient en propre (ne serait-ce qu'une douleur, une plainte) et à le faire d'une manière aussi pure et aussi sincère que possible". Pourtant, oui, à cette époque j'avais déjà largement en moi matière à hurler, mais les brimades, les violences, les injustices, l'inconnu, mes peurs, ma lâcheté, mes erreurs, j'étais le premier à les censurer. Et aussi comment crier tous ces silences ?
Me trouvant sans doute justement un peu trop silencieux sur Internet, une amie m'a envoyé un message vocal qui m'a ramené à mon présent inconfortable. Bien qu'elle m'ait donné quelques nouvelles, elle voulait surtout savoir comment j'allais. Nous avons la précieuse habitude de ne pas nous cacher nos états d'âme, mais j'ai eu beaucoup de mal à lui décrire mon malaise. Tout ce que j'ai pu lui dire d'un peu cohérent, était que j'étais en colère contre moi-même parce que je me reprochais mon immobilisme intellectuel et que la seule chose que j'étais capable de faire était d'arpenter longuement la nature, en prenant quelques photos. En réalité, une fuite, un refus d'obstacle. Comme elle me connait bien, elle a compris. Elle n'a pas insisté et m'a juste amicalement incité à lui en dire plus, sans retenue, si le besoin se faisait sentir. Au cours de la randonnée que j'ai entamée sans attendre, pour la rassurer, je lui ai envoyé quelques beaux paysages dont le printemps est toujours si généreux.
Sur le chemin j'ai repensé à mon blocage d'écrivain. J'avais encore une fois l'impression d'être face à une montagne que d'autres savaient gravir mais pas moi. J'ai réalisé que, malgré tout ce que j'avais vécu et appris depuis, presque automatiquement je retombais dans les mêmes ornières que quand le chien jaune m'avait fait faux bond. Pour l'enfant d'alors, la littérature était une vénérable institution avec des règles et des jugements que ses parents et ses professeurs ne remettaient surtout jamais en cause puisque c'était leur culture et qu'ils la voulaient immuable. Ils la concevaient tellement académique, idéalisée et réservée à des créateurs d'exception, alors même que beaucoup d'écrivains avaient déjà largement dépassé ces limites, renversé ces dogmes. Comme tous les autres arts, dans un monde en mutation désormais accélérée, la littérature avait évolué avec lui. Mais ça je ne l'avais compris et admis que lentement, et la représentation première s'imposait comme la statue du commandeur sitôt que je recommençais à douter de mon droit d'être et de faire, aussi modeste que ce soit.
Alors s'est produit en moi comme une rupture, ou un glissement, qui m'a permis de concevoir et de me transporter mentalement vers un niveau plus fondamental où la lutte contre moi-même devenait sans objet, inutile. Si j'avais envie d'écrire, je n'étais pas obligé de produire un chef d'œuvre de mille pages. Quelques mots pour débuter suffiraient, personne n'aurait le droit de me les reprocher et même pas moi. Surtout pas moi. Avec pour seules règles les repères d'Hermann Hesse puisqu'ils me conviennent : que ces mots m'appartiennent vraiment, qu'ils soient purs et sincères.
Je me suis tourné vers le petit collégien amer et je lui ai dit : "Si tu as besoin d'écrire des cris et des silences, alors, tous les deux, nous allons écrire des cris et des silences."
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